Jean-Charles Monferran
E.N.S. Fontenay/St-Cloud

Publié dans À haute voix : diction et prononciation
aux XVIème et XVIIème siècles
, Paris, Klincksieck, 1998.

 

"Declique un li clictis" : la poésie sonore de Jacques Peletier du Mans.

 

La poésie de Jacques Peletier se caractérise, dans sa pleine maturité, par une attention toute particulière accordée au matériau sonore. On songe en premier lieu aux phénomènes d'allitérations qui parcourent certains poèmes de l'Amour des amours ou à la position enthousiaste de Peletier en faveur d'une rime riche, tous procédés qui visent à faire du poème un espace sonore, mais aussi un espace sinon mathématisé, du moins particulièrement contraint. Pour Peletier, en effet, plus le carcan sera exigeant, et plus le poème sera beau, l'excellence de l'oeuvre venant aussi de la difficulté de sa réalisation (Note 1). Ces positions ne laissent pas pour autant d'étonner : en 1555, date de la publication simultanée de l'Art poétique et de l'Amour des amours, la revendication d'une rime élargie, qui libère le sens au lieu de le limiter, est à contre-courant des positions de la Défense (Note 2) et le goût du jeu sonore est plus du côté des grands rhétoriqueurs que de celui de la Pléiade, mouvement auquel Peletier est pourtant fortement lié. D'autre part, le vers de Peletier n'hérite en rien de la savante orchestration phonique du vers virgilien ou du caractère héroïque de ce dernier. Le décasyllabe de Peletier ne cherche pas l'effet d'un grand vers et restera toujours éloigné par exemple de la superbe du mètre ronsardien. Pour le dire brièvement -ce à quoi nous invite la devise de notre auteur- l'allitération ne concourt chez lui en aucune manière à l'euphonie ou à la brillance du vers. Mais elle ne concourt pas non plus au jeu de mot, à l'équivoque, et ne vise pas proprement à la virtuosité en partie étrangère à la clarté(Note 3), qualité première du style selon Peletier.

On pourrait ainsi alléguer l'histoire littéraire qui verrait dans le programme et la réalisation poétique de Peletier un moment de transition entre la poétique de la fin du Moyen-Âge et l'univers de la Pléiade. Peletier, né en 1517, est assurément le grand frère de Ronsard et de Du Bellay, et certains passages de l'Art poétique sont éclairants à ce titre (Note 4). Mais ce serait trop vite replacer l'oeuvre de Peletier dans une tradition “littéraire” qui ne rend pas compte de la spécificité de son auteur, théoricien du langage, réformateur de l'orthographe et homme de sciences. C'est au sein de l'ensemble du système bien imparfait qu'il met en place au cours de ces années qu'il faut tenter de comprendre la primauté qu'il accorde au son dans ses oeuvres poétiques. L'Amour des amours n'est que la partie immergée de l'iceberg, dont les fondements sont à chercher entre autres dans l'Art poétique, mais aussi dans le Dialogue de l'Ortografe et Prononciacion françoese. Chez Peletier, les procédés poétiques sont assurément l'expression d'une théorie de la connaissance où l'oreille joue un rôle fondamental. Ce serait enfin oublier aussi de signaler l'originalité propre de l'Amour des amours, le premier recueil de poésie scientifique en français, où Peletier, confronté à la description d'objets de l'univers (météores, planètes, animaux), cherche à donner vie à ces objets, en faisant entendre leur voix, en cherchant à restituer le bruit du monde.

 

I. Approche rhétorique. “L'hypotypose” selon Peletier.

II. Approche poétique. “La nature dans la voix”.

III. Approche noétique en guise de conclusion. “L'oreille est plus spirituelle”